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Retour d’expérience sur la médiation par les pairs menée dans un collège de l’Yonne de 2009 à 2014

vendredi 17 janvier 2020, par ralphboursier, Stéphane GOUDET

Ralph Boursier, CPE au collège au collège Gaston Ramon, nous partage son expérience vécue autour de l’installation de la médiation par les pairs dans son établissement. Un retour éclairant venu du terrain, qui viendra compléter la réflexion de ceux qui souhaitent expérimenter cette approche de la gestion des conflits en milieu scolaire. Merci à lui pour ce partage !

La médiation par les pairs s’est développée dans les années 80 dans les pays anglosaxons (principalement en Amérique du nord). En France, elle a commencé à être expérimentée il y a une vingtaine d’année sous l’égide de Jean-Pierre Bonafé Schmitt. Cette méthode de résolution des conflits concerne les petites violences quotidiennes qui peuvent avoir de graves répercussions dans les établissements. Même sans survenances de faits graves, ces incivilités contribuent à l’émergence d’un climat d’insécurité dans l’établissement.
La médiation part de l’idée qu’au sein d’une communauté, les conflits font partie du quotidien, mais ils ne sont pas négatifs en soi car ils ne sont que la confrontation des besoins et des valeurs de chacun. C’est le traitement qui va en être proposé qui peut poser soucis. Le processus de médiation intervient avec l’idée de transformer le conflit et que chacun des protagonistes en ressorte gagnant.
Dans le cas qui nous concerne, en milieu scolaire, la médiation est assurée par des élèves médiateurs qui proposent leur aide lors de désaccords, disputes et autres accrochages. Elle permet ainsi aux jeunes médiateurs d’acquérir des capacités essentielles pour construire des relations positives dans l’avenir.

Expérience menée au collège Gaston Ramon entre 2009 et 2014 :

Dans votre établissement, dans quelles conditions a été initiée la médiation par les pairs ?

Nous connaissions à l’époque un climat relativement tendu. Non du fait de la survenance d’incidents graves mais beaucoup plus du fait de la répétition de petits conflits et tensions diverses qui gangrénaient l’établissement. Je faisais moi-même le constat de la difficulté qu’avait la communauté scolaire d’agir sur ce climat autrement que par réaction, par l’écoute, le dialogue et le rappel à la règle. Je souhaitais agir en amont depuis un moment sans être arrêté sur la piste à suivre. L’arrivée d’un nouveau chef d’établissement a permis de donner une nouvelle impulsion. Tandis que je me documentais sur des expériences québécoises, la Principale m’interpellait sur les incivilités qui entachaient le climat vie scolaire. Nous avons alors engagé une réflexion pour y remédier. Elle a soutenu ma proposition de se lancer sur le projet de médiation par les pairs.
C’est un projet qui nécessite la mobilisation d’une équipe et ne peut être porté par le seul CPE. Il est donc indispensable que le chef d’établissement adhère à cette démarche. En effet celui-ci va devoir encourager la constitution d’une équipe, mettre en place des temps de formation et faciliter des temps de concertation. Son implication, au moins les deux premières années, est un atout essentiel.

Quel a été le positionnement du CPE dans cette démarche ?

Quand bien même le CPE ne peut pas porter le dispositif seul, il n’en reste pas moins le pivot du projet. Il lui revient d’organiser les temps de formation en collaboration avec la direction, de sensibiliser la communauté scolaire sur la démarche engagée, de recruter des équipiers parmi les différents personnels (Enseignants, AED, Atoss, infirmière…). Puis il faut coordonner, réunir, animer, et, avec l’équipe de médiation, former les élèves volontaires, les suivre, les guider…. Et faire le point régulièrement. Il revient également au CPE, pilote du projet, de remobiliser « les troupes » lorsque l’élan s’affaiblit. Il doit notamment renouveler l’équipe lorsque certains collègues changent d’établissement ou abandonnent ce projet pour d’autres.
C’est un investissement qui n’est pas anodin… mais qui suscite un certain enthousiasme : c’est un projet qui, avant d’agir sur le climat élève, fédère les adultes derrière un objectif commun. Rien que de ce point de vu là c’est une belle expérience. Le CPE, de par ses fonctions, a une place à part dans l’établissement, or, le fait de porter un projet en partenariat avec les différents personnels permet de bousculer son positionnement et de faire évoluer la perception que les collègues peuvent avoir de sa fonction.

Pouvez-vous nous présenter les grands principes sur lesquels repose la médiation par les pairs ?

L’intention est de responsabiliser les élèves sur le règlement des tensions qui surgissent entre eux. On les amène à prendre conscience des différents ressorts qui mènent aux conflits, puis on les accompagne, en leur fournissant des outils, afin qu’ils soient à même de prendre en charge leurs camarades médiés. C’est par le dialogue engagé par ces derniers que la solution émergera, guidés par deux médiateurs et leurs assistants.
Le fait de faire participer les élèves à l’amélioration du climat scolaire, et que ce ne soit plus seulement une injonction des adultes, a pour effet de les responsabiliser sur leur comportement et de les sensibiliser sur la façon dont ils gèrent leurs émotions.
En s’emparant du traitement de leurs conflits, sans que les éducateurs soient les éternels régulateurs, c’est l’occasion pour nos élèves d’investir un champ de réflexion qui nourrit leur estime d’eux-mêmes et favorise la confiance entre élèves et adultes.
Plus concrètement cela passe par la réalisation d’un protocole qui sera par la suite appliqué au cours de chaque médiation. Si les grandes lignes de ce protocole se retrouvent dans les différentes expérimentations de médiation par les pairs, il doit toutefois être discuté et adapté dans chaque établissement en concertation avec les élèves. Il est en effet indispensable qu’ils s’approprient l’outil qu’ils devront utiliser avec aisance et spontanéité lors de leurs futurs médiations.
La médiation par les pairs est avant tout un excellent moyen pour remettre la parole au centre : c’est une démarche qui encourage le dialogue, dans un cadre protégé. Dans un quotidien où beaucoup parlent, trop souvent à tort et à travers, mais ne s’écoutent que rarement, ce dispositif a le mérite d’apprendre aux élèves à écouter ce que l’autre a à dire (sans que l’échange ne soit faussé par le regard de l’adulte).
Dans ce contexte, la verbalisation et la conscientisation des émotions de chacun est un point central de la démarche. En cas de conflits, bien souvent, les élèves ont tendances à se borner aux faits dont la lisibilité est confuse vu l’impact émotionnel. Ici les projecteurs sont braqués sur le ressenti de chacun, ce qui apporte une dimension indispensable pour la compréhension mutuelle. L’élève tend à lâcher une vision de la situation égocentrée pour amorcer un regard empathique.

J’imagine que ce projet ne s’est pas déroulé sans obstacles. Pouvez-vous nous décrire les difficultés que vous avez rencontré ?

La première des difficultés tient au manque de disponibilité des animateurs à commencer par le CPE, pilote du projet. Le quotidien d’un CPE est ponctué d’une multitude de contraintes et d’urgences qu’il est souvent peu opportun de remettre au lendemain. Dans ces conditions, dégager du temps pour un dispositif sensiblement chronophage est un vrai défi. Il faut insister, concernant la disponibilité, sur le fait qu’on ne peut pas former les élèves puis les lâcher en autonomie : il faut sans cesse les accompagner, les guider, leur rappeler le cadre, les objectifs, les limites. Et de nombreuses médiations, surtout au début, nécessitent un débriefing à postériori entre médiateurs et adultes afin de corriger les dérives, de surmonter certaines difficultés ou tout simplement de satisfaire le besoin d’écoute des médiateurs qui s’investissent dans cette nouvelle démarche.
Le second obstacle rencontré fut la détermination d’un lieu fléché propre à la médiation. Notre manque d’espace sur l’établissement était un frein. Il est en effet souhaitable, pour une meilleure visibilité, que l’ensemble de la communauté repère un lieu clairement identifié de façon pérenne pour le déroulement des médiations. Les emplois du temps des salles ont ainsi été aménagés de sorte que l’une d’elle soit tout le temps disponible sur les créneaux que nous avions déterminé avec les médiateurs.
Par ailleurs un aspect de fond est venu compliquer le travail des médiateurs. Bien que nous l’ayons anticipé et pris en compte lors de notre formation de médiateurs, la difficulté restait prégnante : il s’agit des limitations que rencontrent les élèves pour exprimer leurs émotions, tant par le manque d’habitude de certains à faire un retour sur eux même que par le manque de vocabulaire. Nous avons ainsi intégré une journée supplémentaire de formation chaque année afin d’outiller les médiateurs pour qu’ils puissent accompagner plus facilement leurs camarades médiés. Toutefois c’est un travail d’envergure à l’échelle de l’établissement qu’il serait souhaitable de mener sur cette thématique.
Le plus délicat fut la pérennisation du dispositif : les contraintes de temps de chacun, l’investissement d’enseignants sur d’autres projets et surtout le départ de l’établissement de certains collègues fragilisaient chaque année l’équipe porteuse du projet. Régulièrement les rangs avaient tendance à s’éclaircir, ce qui freinait le dispositif. Ces périodes d’essoufflement sont incontournables. C’est pourquoi le pilote du projet doit anticiper et veiller continuellement à remobiliser « les troupes » et à s’assurer de l’engagement de nouveaux collaborateurs. Toutefois ce qui est très motivant dans ces périodes de ralentissement, c’est d’accueillir les sollicitations récurrentes des élèves médiateurs. Se sentant investis d’une mission, les plus actifs d’entre eux ne lâchent rien et comptent sur vous pour continuer de les accompagner ! Les élèves restent demandeurs, et ce sont eux qui donnent envie de continuer par l’enthousiasme qui les anime.

Les élèves semblent donc satisfaits d’une telle action. Vous-même, avec le recul que pensez-vous des effets de la médiation par les pairs sur l’établissement et plus particulièrement sur le climat scolaire ?

Petit à petit la notion de gestion de conflit a fait son chemin dans le collège… et la médiation portée par des élèves dont certains avaient une forte personnalité s’est imposée, dessinant un nouvel aspect de notre culture d’établissement. Certains enseignants investis dans le projet se sont même appropriés les outils des médiateurs pour régler occasionnellement des conflits au sein de leurs classes.
Pour beaucoup d’élèves, leurs camarades médiateurs devenaient des acteurs reconnus dans leur démarche de pacification du climat scolaire, et le dispositif s’est imposé comme une action complémentaire au rôle joué par les adultes.
Quand nous assistions à une médiation et que nous observions les qualités que nos élèves étaient capables de mettre en œuvre, on ne pouvait qu’adhérer à ce type de démarche. De plus le dispositif a fait évoluer favorablement les relations entre adultes et élèves du fait de la confiance et de l’autonomie qu’on leur accordait. C’était l’occasion aussi, pour les médiateurs de percevoir les adultes différemment.
Quant au climat scolaire proprement dit, si les effets étaient difficilement quantifiables, il semblait évident, au ressenti de chacun d’entre nous qu’il devenait plus serein. Nous avons formé et accompagné pendant 4 ans des médiateurs qui ont développé des qualités d’écoute et qui étaient beaucoup plus attentifs à certaines situations. Si les médiateurs étaient censés cantonner leur action dans la salle de médiation selon le protocole validé, nous avons toutefois assisté à un glissement amusant de leur rôle : leur présence dans la cour de l’établissement avait un impact direct sur le climat. En effet, étant à l’affût de la moindre tension naissante, ils n’hésitaient pas, pour certains, à venir proposer leurs services dès qu’un conflit apparaissait. Si tel était le cas, ils aiguillaient leurs camarades vers le bureau de l’infirmière ou le mien afin de convenir d’un jour et d’un horaire pour procéder à une médiation. Leur présence avait ainsi pour effet de désamorcer parfois certaines tensions avant même d’envisager une médiation.
Par ailleurs, le bénéfice direct de la médiation reposait sur le fait que les deux protagonistes s’expliquaient calmement devant leurs camarades médiateurs en faisant le tour des faits, des ressentis et des attentes de chacun. Ainsi dans 9 cas sur 10 cela évitait les récidives auxquelles on assiste souvent lorsqu’un conflit a le mauvais goût de se décliner en maints épisodes.

Quel conseil donneriez-vous aux collègues souhaitant s’investir dans cette aventure ?

Il ne faut pas se précipiter : il est préférable de prendre le temps de constituer une équipe stable et convaincue autour de cet engagement car c’est d’elle que va dépendre la réussite du projet. Il est par ailleurs indispensable que le CPE, pilote du dispositif, délègue sur des champs de compétences où il n’est pas toujours habitué à laisser la main.
D’autre part il est indispensable de se projeter dans le temps : la mise en place de ce dispositif ne doit pas répondre à une situation d’urgence : on sème des graines pour un mieux vivre ensemble à moyen terme. Il faut que la commande soit claire dès le départ sur le temps que l’on s’octroie pour réaliser nos objectifs. Mais au final, cette projection est bénéfique pour l’ensemble des acteurs : Au-delà de son impact sur le climat scolaire, elle fédère les adultes derrière une dynamique de projet, elle place l’écoute et l’empathie au cœur des valeurs portées par l’établissement et elle valorise les élèves médiateurs, grands bénéficiaires du projet.
Enfin je conseillerai, dans la mesure du possible, d’engager un travail de fond sur les compétences psychosociales avant de lancer le projet de médiations par les pairs : attirer l’attention des élèves sur le type de relation qu’ils construisent, sur la lecture et la verbalisation de leurs émotions, les accoutumer à porter un regard sur eux même et décrypter leur ressenti, les sensibiliser à l’empathie etc. Toutes ces pistes ne peuvent être que de bons préalables pour préparer le terrain où vous sèmerez vos graines de médiateurs.

Ralph BOURSIER, CPE au collège Gaston Ramon
Villeneuve l’Archevêque